Jill Scott – To Whom This May Concern, la musique des grandes personnes.

Il n’y avait sans doute pas de moment plus symbolique que le Black History Month pour honorer le retour musical, tant attendu, de la grande Jill Scott. Le 13 février dernier, la diva américaine, fièrement originaire de Philadelphie, a livré son sixième album, To Whom This May Concern. Une œuvre qui vient enrichir un corpus musical déjà essentiel à l’histoire de la soul contemporaine. 

Nimbée de plusieurs Grammy Awards, avec son premier album Who Is Jill Scott? Words and Sounds Vol. 1., Jill Scott a d’abord fait ses armes dans le spoken word avant de collaborer avec des artistes du collectif hip-hop Soulquarians, parmi lesquels Common et The Roots. Très vite, elle impose au monde une vision singulière de la soul qui ne la quittera jamais : contemporaine, spirituelle, et politique. C’est dans cette continuité que s’inscrit ce nouvel album. Avec To Whom This May Concern, Jill Scott nous ouvre les portes d’une délicieuse soul à savourer, à laisser infuser.  Un disque pour réfléchir, méditer, flâner, danser et nous faire apprécier le temps qui passe. Vous pouvez lancer l’album sans la moindre appréhension quant à la qualité de sa musique. Une fois encore, Jill Scott prouve qu’il existe encore des voix que ni les années ni les silences ne peuvent éroder.

Un voyage dans le temps

Dès les premières plongées dans To Whom This May Concern, une sensation d’intemporalité nous tient en apesanteur. Jill Scott étire les grandes familles de la musique afro-américaine où se répondent la finesse groovy des années 1970, le swing hérité des formations blues et la profondeur méditative de la soul dont elle est l’héritière. Bien sûr, son amour pour le Hip-Hop des années 1990 n’a pas bougé, on l’entend dans sa fougue et son phrasé sur Norf Side

Ce large spectre stylistique se manifeste autant dans les arrangements que dans les timbres : lignes de basse foisonnantes, cuivres et cordes qui respirent, percussions jouées live qui donnent à certains passages une chaleur proche de la louange dominicale. Sur des titres comme Offdaback ou A Universela soul déploie toute sa force ; d’autres plages glissent vers le funk et le groove (Be Great, Liftin Me Up), tandis que des éclairs de blues (Pay U on Tuesday), de R&B plus intime (Don’t Play) ou même des touches disco/pop viennent colorer le tableau. 

Cet album aurait traversé les décennies le front haut ; les années 90, les années 2000, les années 2010 lui auraient toutes tendu les bras. Sans jamais trahir l’identité musicale de Jill Scott, la production joue habilement avec ces codes. La progression de l’album, finement pensée, relance l’écoute à chaque morceau, et le rythme, souverain, se bonifie de titre en titre. Quelques semaines avant la sortie du disque, un premier extrait nous a donné un avant-goût. En réalité, il n’avait même pas besoin de nous rassurer. Beautiful People est exactement ce que l’on espérait : un titre moelleux, élégant et ardent.

Le disque prend toute son ampleur grâce à une réunion d’artistes choisis pour leur sens du groove et leur finesse d’exécution. Côté production et accompagnement, on retrouve des noms qui incarnent l’excellence technique et musicale : Om’Mas Keith, connu pour ses textures musicales pleines de subtilités sur les albums de Frank Ocean et Erykah Badu entre autres. Autour de lui, des instrumentistes et producteurs au pedigree affirmé dont le chef d’orchestre Trombone Shorty, Adam Blackstone, Andre Harris, DJ Premier, DJ Camper et VT Tolan drapent le projet de leur empreinte singulière, cette densité organique qui n’appartient qu’à la musique des grandes personnes. 

Aussi, Jill Scott s’amuse à faire le pont entre les générations. J.I.D. et Ab-Soul apportent une confrontation rythmique nouvelle; Tierra Whack joue quant à elle la carte de l’audace et c’est remarquable, tandis que la présence d’artistes comme Too $hort rappelle que la star sait aussi renouer avec les anciens qui ont forgé le sillon du rap.

Jill Scott a mis ses plus grands atouts dans cet album : la voix et l’écriture au cœur de l’intemporalité. Scott chante avec le sourire, refusant de laisser les revers se transformer en amertume. Sa voix s’envole, voyage entre deux mondes et la magie opère. Riche, lumineuse, profonde, son niveau de détail dans les morceaux sait dire sans en faire trop. Elle peut chanter des ballades fredonnées, pleines de sensualité au creux de l’oreille et élever son coffre en puissance pour porter ses mots d’amour, de foi ou de remise en question. On n’a jamais l’impression qu’un mot est inutile dans sa musique. Jill Scott nous a toujours habitués à des albums qui soulagent comme des baumes, à la fois apaisant, réconfortant et suffisamment accrocheur pour qu’on ait envie de chanter avec.

It’s been a very, very great experience being me.

Jill Scott au magazine ELLE US (2026).

La tradition poétique

En 11 ans, bien des choses ont changé et Jill Scott a beaucoup d’histoires à nous raconter. Ses histoires d’amour, de contemplation, de guérison, de magie et de rencontres, racontées comme elle les écrit ; avec hauteur, humour et cette lucidité qui n’esquive ni la blessure ni la célébration. Au cœur de tout ceci, peut-on imaginer la musique de Jill Scott sans la poésie qui la constitue ? To Whom This May Concern est une poésie rayonnante, un carnet confessionnel, parfois espiègle (Me 4) mais résolument politique. Il n’est pas surprenant qu’elle rende hommage à la poétesse américaine Nikki Giovanni sur Ode to Nikki

D’une voix désarmante, elle laisse remonter ses souvenirs, ses conseils (en tant qu’éternelle spiritual girl), ses prières et transforme des scènes ordinaires en mélodies qui se reposent à nos oreilles. Dans le très apaisant Beautiful People, on sent la voix qui appelle en souriant. Elle appelle ses amis, les tantes, les cousins, fait défiler l’image des cookouts en famille, ceux qui laissent les anciens finir les histoires. L’album est aussi colère et riposte. Sur le rugueux Norf Side, sa réplique est crue, drôle et désinvolte, une manière de dire qu’elle n’en a que faire des rumeurs et du bruit. À l’opposé, des morceaux comme Pay U on Tuesday prennent la forme d’un blues confiant, une leçon de protection émotionnelle saupoudrée de groove. On refuse les vampires affectifs, on encaisse à son rythme et on rit de ses dettes sentimentales.

© Chrris Lowe - Jill Scott à Los Angeles en 2025

Il est quasiment impossible de parler de Jill Scott sans parler de patience. Mot-clé du processus créatif de l’artiste, la patience irrigue ses textes. Dans une vidéo publiée sur Instagram le 22 décembre 2025, la chanteuse a expliqué que son processus et son hiatus étaient focalisés sur la patience. On sent une femme qui a pris son temps pour revenir, laissant à la guérison et à la vie toute la liberté de s’épanouir. C’est de cette patience que découle la confiance retrouvée que dépeint Jill Scott. Une chanson comme Be Great, avec ses cuivres ascendants repose sur une affirmation : après une période difficile, la mémoire musculaire de Scott se réactive et elle se souvient de qui elle est, revenant fièrement dans une pièce qu’elle a elle-même construite.

Born to soar, born to be more
Let them keep score if they need to
I’ma go ‘head and be great, why not?

 – Be Great ft Trombone Shorty

En filigrane : la joie noire, la réparation et l’affirmation. C’est le retour d’une artiste qui met en perspective son héritage, en riant et en gardant les yeux curieux sur l’horizon. To Whom This May Concern avance affranchi des attentes et des projections. Ceux que cela concerne auraient grand tort de ne pas y tendre l’oreille. Si un seul mot devait embrasser cet album tout entier, ce serait « généreux ». Généreux dans le grain du récit, dans la grâce d’ouvrir des portes vers d’anciennes chansons et de nouvelles lumières et généreux dans la façon dont l’album nous guide, encore une fois, à pleinement profiter. Dans ce don, l’automne parisien trouvera bien des raisons de célébrer sa venue.

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