Pourquoi le succès des femmes noires dérange encore dans la musique française ?
Aux Victoires de la Musique, Theodora a raflé quatre trophées. Une consécration qui n’a visiblement pas fait l’unanimité. Sur les réseaux sociaux, certains fans d’Héléna ont dénoncé le fait que l’artiste ait remporté trois prix dans des catégories où l’ancienne candidate de la Star Academy était également nommée. Très vite, la tension est montée sur Twitter, où les fan bases se sont livrées à une bataille à couteaux tirés, remettant en cause la légitimité de la victoire de Theodora. Et alors que l’atmosphère était déjà électrique, un live Instagram de la quadruple lauréate est venu jeter un peu plus d’huile sur le feu. Pendant ce live, Theodora remercie et encourage les autres femmes nommées, sans mentionner l’artiste belge. Elle en profite pour lancer une petite pique à « ceux qui la copient ».
MAIS PTDRRRR donc c’est bien réel le beef entre #Theodora et #Helena pic.twitter.com/ROD5AhrEpe
— Jim (@J__immy__) February 15, 2026
Car depuis quelques temps, les internautes pointent des ressemblances frappantes entre le clip de FASHION DESIGNA de Theodora et celui de Capuche d’Héléna.
mais Helena et son équipe ils sont tellement à l’aise. la façon dont ils ont pompé toute la DA du clip de theodora! c’est honteux. encore un exemple de femme noire qui se font voler leur travaille. #Victoires2026 #Victoires #StarAcademy pic.twitter.com/XQbuHNgFjU
— ICY ROMERO 🍧🏄🏽♀️ (@icy_romero) January 28, 2026
Résultat : une guerre de fandoms sans relâche, où certains fans vont jusqu’à dissimuler les disques de Theodora derrière ceux d’Héléna dans les bacs des magasins.
Des fois y’a fans vous faites tellement pitié pic.twitter.com/LmUZ4PO0SJ
— hwaa🧚🏽♂️ (@maellekanoute) March 1, 2026
Mais au fond, d’où vient vraiment ce débat ? Pourquoi la victoire de Theodora semble-t-elle si difficile à accepter pour certains ? La question n’est pas nouvelle. Avant elle, Aya Nakamura, Yseult ou encore Ebony ont déjà vu leur succès constamment remis en cause. À croire que, dans l’industrie musicale française, certains triomphes continuent de déranger plus que d’autres.
Faire deux fois plus pour un peu de reconnaissance ?
En 2019, malgré l’énorme succès de Djadja, Aya Nakamura est peu médiatisée dans les médias musicaux et féminins. Chanteuse française la plus streamée, elle bat des recors jamais atteint, pourtant, elle n’est que sur une couverture de magazine.
Ignorée par les médias français, il a fallu qu’elle soit reconnue à l’international pour avoir accès aux sphères qui ne l’invitaient pas. Car, une fois que Rihanna, Madonna ou encore Neymar s’ambiancent sur le son, la France ne peut plus le nier : Aya Nakamura est une superstar, et son évolution est ascendante.
En 2021, elle fait la couverture de la première édition du Vogue France. À l’époque, la passation du Vogue Paris au Vogue France, sous la direction d’Eugénie Trochu, veut s’ouvrir à la France au pluriel et opte pour une stratégie plus inclusive. Le choix d’Aya Nakamura est donc, à ce stade de sa carrière, plus avantageux pour Vogue que pour l’artiste. D’ailleurs, en 2022, elle reçoit le Prix de la meilleure couverture par Relay & SEPM.
Pourquoi avoir attendu autant de temps avec de lancer ses fleurs à Aya Nakamura ? L’industrie médiatico-culturelle et le public français mettent des bâtons dans les roues aux artistes féminines noires. Elle ne les mentionne que quand elle peut en bénéficier.
D’après une journaliste qui souhaite garder son anonymat, certaines rédactions féminines ont pour règle de ne pas du tout mentionner certaines artistes noires :
« J’ai pitché un sujet sur Theodora, et un autre sur Aya pour un média féminin très connu. La cheffe de rubrique m’a clairement répondu : “On ne traite pas du tout Theodora. Et on écrit sur Aya Nakamura que ponctuellement”. J’ai trouvé le propos violent. Le rôle des médias est de relayer des informations. Sur le site, ils ne parlent d’Aya que quand il y a la polémique des JO ou sur ses affaires judiciaires. Ils ne parlent d’Aya que quand ils savent que ça va générer du clic. »
Pour qu’une artiste noire soit médiatisée en France, il faut qu’elle soit exceptionnelle : qu’elle batte des records, qu’elle soit reconnue à l’international. Sinon, elle ne mérite pas leurs places dans les pages de papier glacées. En bref : elles doivent faire deux fois plus pour avoir (à peine) la même reconnaissance que des artistes blanches.
Quand la mysoginoire passe avant l’art et la musique
Nier la victoire de Theodora, coller l’étiquette « vulgaire » à Aya Nakamura et celle « d’arrogante » à Ebony est un schéma qui porte un nom : la mysoginoire. À l’intersection du racisme et du sexisme, ces réflexes s’appuient sur des stéréotypes et des biais racistes attribués d’office aux femmes noires. Et lorsque ces préconçus priment sur le talent et la musique, l’art se perd au dépit des clichés. Car, combien d’entre les journalistes ou les politiques d’extrême droite qui exprimaient leur mécontentement à l’idée qu’Aya Nakamura performe aux JO, avaient pris le temps d’écouter ses disques ? Comment peut-on prendre au sérieux les opinions qui ne se basent que sur la couleur de peau, et non sur la nature de la musique ?
Theodora, véritable caméléon musical, oscille entre rap, bouyon, rock ou encore variété française dans son projet MEGA BBL, qui est double disque de platine. Elle a rempli 4 Zéniths parisiens, et est restée 15 semaines en Top 1 sur Spotify pour sa collaboration avec Disiz sur melodrama. Délégitimer sa victoire prouve un manque d’ouverture d’esprit, qui enferme les femmes noires dans des cases qu’un certain public n’ose pas ouvrir car trop ancré dans ses préjugés racistes.
Le problème n’est peut-être pas le succès de ces artistes, mais l’incapacité d’une partie du public à l’accepter lorsqu’il vient de femmes noires. À force de vouloir constamment justifier leur talent, on finit par oublier l’essentiel : leur musique parle d’elle-même. Et si la vraie question n’était pas de savoir si elles méritent leur succès, mais pourquoi certains refusent encore de le reconnaître ?
En février dernier, après plusieurs polémiques et propos racistes tenus en ligne et dans les médias, 80 femmes noires dénoncent ouvertement le traitement qui leur est réservé par l’industrie.
Dans une tribune pensé par Yasmine Mady, 80 femmes noires (dont des membres de l’équipe d’Heir Sound) ont fait savoir leur ras-le-bol quant à la misogynoir des médias dans le milieu de la culture.
“Nous nous organiserons. Nous protégerons les nôtres. Nous perturberons vos conforts”
La haine en ligne, et celle qui vise les femmes noires, est omniprésente sur les plateformes. En juillet 2023, l’organisation caritative « Glitch » a publié une étude sur la misogynoire en ligne. 20% des contenus en ligne sont « déshumanisants » envers les femmes noires. Insulte raciste à l’évocation de la théorie conspirationniste d’extrême droite du « grand remplacement ». Elles font l’objet de moqueries et sont plus « mentionnées en référence à leur race ou à leur appartenance ethnique »




