Six ans après Chilombo, Jhené Aiko revient avec Westside Whimsy, un album où se croisent déceptions amoureuses, colère, vulnérabilité et relations auxquelles on s’accroche parfois plus longtemps qu’on ne le devrait. Mais au-delà de la rupture, Jhené s’intéresse surtout à ce que l’on comprend de l’amour une fois l’histoire terminée. Une réflexion qui résonne auprès d’une génération qui a grandi avec un R&B capable de mettre des mots sur ses histoires d’amour les plus chaotiques.
Ce projet arrive pour moi quelques mois après la fin d’une relation. Un contexte qui a forcément influencé ma manière d’écouter et de ressentir l’album. Certaines chansons ont trouvé une résonance particulière dans ce que je venais de vivre, tant les parallèles avec ma propre expérience étaient difficiles à ignorer. Pas uniquement parce que Jhené y parle de rupture, mais parce qu’elle s’intéresse à ce moment où l’on commence à regarder une relation pour ce qu’elle était réellement, et non plus seulement pour ce que l’on espérait qu’elle devienne.

On ne pleure jamais seulement une personne
Le thème de la rupture occupe une place importante dans Westside Whimsy, mais Jhené Aiko ne la raconte pas uniquement comme la disparition d’une personne. Dans Ghost, Break, Love Bomb ou encore Unicorn, ce sont les attentes qui s’effondrent. Ce que l’on avait imaginé, ce que l’on pensait encore possible et parfois cette version idéalisée d’une relation que l’on a entretenue beaucoup plus longtemps que la relation elle-même. Parce que faire le deuil d’une relation, c’est aussi faire le deuil de son potentiel. On ne pleure pas uniquement ce que l’on a vécu. On pleure parfois d’avantage ce que l’on pensait encore pouvoir vivre.
Cette distinction explique pourquoi on peut savoir qu’une relation ne nous convient plus et malgré tout avoir du mal à la quitter. Pourquoi une promesse supplémentaire peut suffire à nous faire rester. Pourquoi on s’accroche parfois moins à la réalité d’une personne qu’à la possibilité de ce qu’elle pourrait devenir. Sur Westside Whimsy, cette prise de conscience n’est d’ailleurs pas toujours paisible. Love Bomb laisse notamment apparaître une certaine colère, celle qui arrive lorsque la relation est suffisamment loin pour que les souvenirs commencent à être relus autrement. Ce moment où l’on repense à certaines situations avec suffisamment de recul pour se demander « attends… j’ai vraiment accepté tout ça ? ».
Je l’ai compris récemment, et je pense que beaucoup de femmes connaissent cette colère. Celle qui arrive lorsque la rupture n’est plus vraiment le sujet, mais que le recul permet enfin de regarder certaines choses autrement. Des comportements que l’on a excusés, des situations que l’on a acceptées, des signes auxquels on n’a peut-être pas voulu accorder trop d’importance. Peu à peu, la question change. On ne se demande plus seulement « qu’est-ce qu’on m’a fait ? », mais aussi « pourquoi suis-je restée ? ».
Cela fait des années que le R&B nous regarde rester
Cette question, le R&B contemporain la connaît bien. Nous avons passé ces dernières années à écouter des artistes raconter les relations que nos amies nous auraient probablement conseillées de quitter. SZA a, par exemple, transformé nos contradictions en chansons. Avec Ctrl, puis SOS, elle a raconté ce territoire assez inconfortable où l’on peut parfaitement identifier ce qui ne va pas tout en continuant à vouloir la personne qui nous fait du mal. La jalousie, le besoin d’être choisie, la comparaison, le désir, l’insécurité, mais aussi ces mauvaises décisions que l’on prend parfois en sachant très bien qu’elles en sont. SZA, c’est souvent notre « je sais… mais ». Summer Walker, elle avec Over It et surtout Still Over It, raconte quant à elle les promesses, les tromperies, les disputes, les retours et cette colère qui apparaît lorsque l’on sait qu’une relation ne nous convient plus sans être encore complètement prête à la quitter.
La force de ces albums tient aussi à leur manière de raconter l’amour sans chercher à rendre nos choix parfaitement cohérents. On peut connaître tous les red flags et choisir de les ignorer, conseiller à une amie de partir tout en restant soi-même, savoir qu’une personne ne changera probablement pas et lui accorder malgré tout une nouvelle chance. Ce R&B a accompagné toute une génération dans la complexité de ses choix amoureux. Mais cette génération a grandi. Celles qui ont découvert Ctrl au début de leur vingtaine approchent aujourd’hui de la trentaine. Les questions aussi ont changé. Il ne s’agit plus seulement de se demander « pourquoi est-ce que je retourne vers lui ? », mais plutôt « pourquoi est-ce que je continue à accepter une relation qui ne ressemble pas à ce que je veux ? ».
À cet endroit, Westside Whimsy apporte une autre perspective. Non pas parce que Jhené Aiko serait devenue la grande sœur raisonnable chargée de corriger SZA ou Summer Walker. Ce serait beaucoup trop simple parce qu’elle même reste contradictoire. Elle peut être en colère, blessée, attachée, détachée, romantique et lucide au sein du même album. Mais son regard semble avoir changé. Elle ne cherche plus seulement à comprendre ce que l’autre lui a fait. Elle regarde aussi ce qu’elle-même accepte, ce qu’elle excuse et ce qu’elle souhaite désormais protéger. Pour moi, toute la maturité de cet album réside là. Jhené Aiko ne prétend pas avoir enfin compris l’amour, elle semble surtout avoir appris à mieux comprendre sa propre manière d’aimer.
Après les red flags, le discernement
Nous avons beaucoup parlé de red flags ces dernières années. Peut-être même trop. À force, nous avons presque créé l’illusion qu’il suffisait de connaître la liste pour ne plus jamais se retrouver dans une mauvaise relation. Love bombing, breadcrumbing, gaslighting, situationship, avoidant, toxique… Nous avons désormais tout un vocabulaire pour identifier les comportements susceptibles de nous faire souffrir. Et pourtant, connaître les mots ne nous empêche pas toujours de rester. Le problème ne vient d’ailleurs pas toujours de notre incapacité à voir. Parfois, on voit très bien. On interprète simplement ce que l’on voit d’une manière qui nous permet de continuer.
Une idée revient dans ma lecture de Westside Whimsy « à force de vouloir comprendre l’autre, on peut parfois finir par trop accepter ». Son passé, ses difficultés, ses peurs, son manque de communication ou encore ce qu’il n’est tout simplement pas capable de donner. Autant d’éléments que l’on peut entendre et comprendre. Mais aucune de ces explications ne change nécessairement la manière dont la relation nous affecte. Je l’ai moi-même compris à travers mes expériences. On peut avoir de l’empathie pour ce que traverse une personne, comprendre les raisons derrière certains de ses comportements et malgré tout reconnaître que ce qu’elle est capable de nous offrir ne nous suffit pas. Après cette prise de conscience vient une question beaucoup plus difficile « qu’est-ce que je fais de ce que je vois ? »
Don’t Be That Guy prend alors tout son sens dans l’album. La question n’est plus seulement celle de la douleur ou de la déception. Elle devient celle de la limite. Et cette limite n’est pas forcément une manière de punir quelqu’un. Elle peut simplement être la reconnaissance qu’une situation ne nous convient plus. À mes yeux, toute la force de Westside Whimsy réside dans cette réflexion. L’album ne nous explique pas comment ne plus souffrir, ni comment reconnaître une relation toxique en dix étapes, et encore moins comment parfaitement guérir. Il interroge plutôt la manière dont on continue à aimer après avoir compris que l’amour, à lui seul, ne suffit pas toujours.
Quelques mois après ma propre rupture, je n’ai pas besoin qu’on m’apprenne à reconnaître les signes que j’aurais peut-être dû voir plus tôt. Je les connais déjà. Pas besoin non plus d’une liste de choses à ne plus jamais accepter. Sur le papier, tout paraît toujours plus simple que lorsque les sentiments entrent en jeu. Mes questions se situent ailleurs, dans ce qui vient après. Comment continuer à aimer sans reproduire les mêmes schémas ? Comment être plus attentive sans devenir méfiante ? Comment poser ses limites sans faire payer à une nouvelle personne les erreurs de la précédente ? Et surtout, comment accepter de s’être parfois trompée sans porter un regard trop sévère sur la femme que l’on était à ce moment-là ?
Jhené Aiko n’apporte pas vraiment de réponse définitive à ces questions. Et c’est mieux comme ça. Au fond, Westside Whimsy ne raconte pas une femme qui a enfin appris à aimer correctement. Il raconte quelque chose de beaucoup plus familier, une femme qui a aimé, s’est trompée, a été déçue, a parfois ignoré ce qu’elle savait déjà et qui essaie maintenant de comprendre ce qu’elle veut garder de tout cela.
Certains albums nous ont accompagnés dans nos contradictions, d’autres dans notre colère. Et aujourd’hui, Jhené Aiko semble poser une autre question. Qu’est-ce qu’on fait de toutes ces leçons, lorsqu’on décide malgré tout de continuer à aimer après le chaos ?




